Interview d'Armen Tarpinian

Armen, quel est selon vous l'enjeu majeur de l'époque que nous vivons ?

La nécessité de créer un «humanisme lucide et actif» qui marche sur ses deux jambes : celle de la connaissance de la vie extérieure et celle de la vie intérieure. Touchant cette dernière, les connaissances et les expériences, issues des sciences humaines et notamment du champ de la psychothérapie, abondent, qu'il faudrait apprendre à intégrer dans le champ de l'éducation et particulièrement de l'école où commencent à se mettre en place les pratiques sociales et citoyennes. C'est vraiment d'une (r)évolution dont il s'agit : passer d'un humanisme de « bonnes intentions » et de discours à un humanisme appliqué.

Pouvez-vous préciser ?

C'est par exemple passer de l'injonction : « aimez-vous les uns les autres » à : « apprenez à aimer ». Cela signifie qu'il nous faut à la fois développer notre capacité d'introspection - fonction qui nous distingue de l'animal - et notre faculté d'empathie qui nous fait dépasser notre égocentrisme naturel. N'est-ce pas là d'ailleurs le plus satisfaisant, le plus nécessaire à notre vie individuelle et commune ? Notre « désir essentiel » dirait Diel, ou ce que j'ai appelé notre «désir d'humanité » qui nous travaille inconsciemment, surconsciemment ? Mais c'est aussi le plus difficile si l'on en juge par notre histoire personnelle et par l'histoire tout court! Il nous faut inventer un art de vivre moderne qui tire sens et richesse d'action de la compréhension de nos errements passés. Vous connaissez le constat d'Edgar Morin ; l'humanité en est encore à sa préhistoire...

Notre époque aurait-t-elle accompli des avancées aussi importantes dans la connaissance de l'humain et du social que dans la création de richesses matérielles ?

Le vingtième siècle a fait autant de progrès en « Psychique » qu'en Physique, mais les applications sont plus lentes. Elles opèrent sur le temps de l'évolution des espèces - pour le moins des mentalités! - plus que sur le temps des machines ; sur le temps de l'éducation non celui de l'instruction ; celui des apprentissages plus que des conseils...Il devrait être considéré plus difficile d'aider un enfant - ou soi-même - à se construire que de construire un pont. Mais nous disposons aujourd'hui d'outils fondamentaux pour mettre en œuvre une véritable «éducation psychosociale».

Peut-on dire, dans cette perspective, que le "salut" de l'individu et celui de l'humanité sont liés ?

Ces apprentissages visant à répondre aux besoins fondamentaux des individus ne sont pas séparables des besoins de l'espèce humaine. La sagesse des uns assure la survie de l'autre : de l'humanité dans son parcours ambivalent de solidarité et d'hostilité, d'intelligence et d'aveuglement. La vraie question, aujourd'hui, est de savoir si l'humanité parviendra à articuler à temps... le temps de l'urgence qui appelle des solutions politiques et celui, lent, de l'évolution des mentalités, de la maturation psychique. A parer aux dangers les plus menaçants, écologiques et sociaux, à ouvrir des voies et se donner à temps les outils nécessaires pour mieux vivre et survivre.

Le titre du recueil de textes de Paul Diel que vous venez de faire publier fait référence à l'amour. S'il y avait un autre mot à lier à celui-ci, ce serait lequel ?

L'humour. L'humour est lucidité aiguë et bienveillante : introspection souriante qui freine le Don Quichotte qui est en chacun. Il est le seuil modeste et confiant de l'amour. Son sas...Vivre nous est donné. Sourire de soi, s'aimer, aimer, on le sait mieux aujourd'hui : cela s'apprend ! MAIS, l'humour, si l'on en croit les dernières mauvaises nouvelles qui nous parviennent des scientifiques, se heurte à un tragique qui le rendrait absolument « noir » : la catastrophe climatique et ce qui s'en suivrait serait proche et quasi irréversible : s'il reste une place pour l'humour, elle reste suspendue à ce conditionnel...