Devenir meilleur

«Que l'on choisisse de suivre un cours sur la psychologie de l'apprentissage ou que l'on prenne un livre au hasard sur le sujet, la réponse donnée sera, selon moi, le plus souvent à côté du problème (c'est à dire de l'aspect «humaniste» de la question). L'apprentissage sera le plus souvent présenté comme l'acquisition d'associations de compétences et de capacités externes (et non pas intrinsèques) au caracère humain, à la personnalité humaine, à l'individu lui-même. Ramasser des pièces de monnaie, des clés ou n'importe quel objet que l'on possède est similaire à l'acquisition de renforcements ou de réflexes conditionnés qui seraient, dans un sens extrêmement profond, superflus. Que quelqu'un ait un réflexe conditionné ne compte pas vraiment ; le fait qu'une sonnerie me fasse saliver puis que ces phénomènes cessent n'a aucune conséquence sur moi ; je n'ai rien perdu d'important. Nous pourrions presque aller jusqu'à affirmer que tous ces livres sur la psychologie de l'apprentissage n'ont aucune conséquence, du moins sur le centre de l'humain, sur l'âme humaine, sur l'essence de l'humain.

Une nouvelle conception de l'apprentissage, de l'enseignement et de l'éducation naît de cette nouvelle philosophie humaniste. Énoncé de façon simple, un tel concept soutient que la fonction de l'éducation, son objectif ultime (humain, humaniste, celui qui concerne les êtres humain), est l'accomplissement de l'individu, l'humanité complète, le développement le plus élevé auquel l'espèce humaine puisse prétendre ou qu'un individu puisse atteindre. Moins techniquement, on dira qu'il s'agit d'aider quelqu'un à devenir la meilleure personne possible en fonction de ses potentialités.

Ce type d'objectif entraîne de très sérieux bouleversements dans l'enseignement de la psychologie de l'apprentissage. Il n'y sera pas question d'apprentissage associatif, certainement très utile en général, et particulièrement dans les domaines sans réelle importance ou pour connaître des moyens, des techniques, interchangeables après tout. La plupart des choses que nous devons apprendre relèvent de ce phénomène. On aura uniquement recours, pour mémoriser le vocabulaire d'une autre langue, à l'apprentissage par coeur, et les lois de l'association peuvent s'avérer utiles. Même chose si l'on veut apprendre toutes sortes d'automatismes en conduite automobile (comme réagir à la vue d'un feu rouge), où le conditionnement a son importance. C'est à la fois nécessaire et utile dans une société technologique. néanmoins, en terme d'amélioration de l'individu, le développement de la personnalité et de réalisation de soi, mais aussi en termes d'humanité complète, les plus grands exemples d'apprentissages sont très différents.

[...] Si l'on envisage le développement personnel en termes de compétences à obtenir dans la vie, on doit alors penser en terme de ce que j'appelle l'éducation (ou apprentissage) intrinsèque ; c'est à dire à devenir un être humain en général, puis apprendre à devenir un être humain en particulier. Je me suis attelé à tenter de recenser tous les épiphénomènes de cette notion d'éducation intrinsèque. Je peux affirmer une chose de façon certaine : notre éducation conventionnelle semble bien malade. Une fois que l'on a commencé à penser dans le cadre qui consiste à lier l'éducation à l'être humain, quand on se pose la question de savoir à quoi ont servis nos cours au lycée («En quoi la trigonométrie m'a-t-elle aidé à devenir un meilleur être humain?»), un écho répond : «bon sang, en rien !». Dans un certain sens, la trigonométrie fut pour moi une vaste perte de temps.

[...] Quelque chose de nouveau est en train de se produire . Des différences palpables apparaissent et je ne parle pas de différences de goût ou de valeurs arbitraires. Je parle de découvertes empiriques. Nous découvrons de nouveaux faits, d'où émergent toutes sortes de théories sur les valeurs de l'éducation.

On a découvert tout d'abord que l'être humain a des besoins plus élevés, qu'il a des besoins instinctifs qui font partie de son bagage biologique : le besoin d'être honoré, par exemple, d'être respecté, et celui de s'accomplir librement. La découverte de ces besoins plus élevés entraîne toutes sortes d'implications révolutionnaires.»