Philo pour enfant et prévention de la violence

La philosophie contribue à prévenir la violence et aide les enfants à porter un jugement moral sur le monde qui les entoure. Voilà la principale conclusion d'une étude dirigée par Serge Robert, professeur au Département de philosophie et directeur du groupe de recherche Compétence logique, inférence et cognition du Laboratoire d'analyse cognitive de l'information (LANCI).

L'étude visait à évaluer les effets du programme éducatif «Prévention de la violence et philosophie pour enfants» sur le développement moral de 205 enfants de sixième année du primaire, provenant de milieux socio-économiques différents. Lancé en 2005 auprès de 14 écoles de la Commission scolaire Marie-Victorin sur la Rive-Sud de Montréal, ce programme a été conçu par La Traversée, un centre d'aide aux femmes et enfants victimes d'agressions sexuelles. «La Traversée s'est inspirée de la philosophie pour enfants, une approche originale élaborée il y a 40 ans par le philosophe américain Matthew Lipman», explique Serge Robert.

Apprendre à raisonner

Le programme «Prévention de la violence et philosophie pour enfants» consiste à faire lire aux enfants de courts romans qui abordent les thèmes de la violence, de la justice, de l'amitié et de la démocratie. L'enseignant, qui anime la discussion, cherche à faire comprendre aux enfants que chacun a le droit d'avoir des idées, a droit au respect et doit justifier ses opinions. «Les enfants apprennent ainsi à réfléchir sur les différents aspects qui caractérisent la violence, à reconnaître les préjugés et à distinguer un argument d'autorité d'un argument bien-fondé», souligne Serge Robert.

Le chercheur a fait passer un test de raisonnement moral aux enfants en comparant les réponses de ceux qui avaient suivi le programme depuis le début, une fois par semaine ou à tous les 15 jours, avec celles des élèves qui ne l'avaient pas suivi. Le questionnaire traitait notamment des différentes formes de violence, de l'ouverture à l'égard de l'autre et de la négociation en situation de conflit.

Violence symbolique

«Sur le plan des compétences morales, le programme a permis de renforcer l'aptitude des enfants à repérer les manifestations de violence psychologique ou symbolique comme le harcèlement, l'intimidation et les insultes», observe Serge Robert. Il a eu aussi des effets positifs sur l'acquisition de compétences logiques et cognitives en aidant les enfants à développer une pensée abstraite et à porter des jugements nuancés et critiques. «À propos de la question évoquant la meilleure façon d'agir en situation de conflit, 39 % des enfants ayant suivi le programme chaque semaine avaient une solution personnelle à proposer contre 5 à 10 % dans les autres groupes», note le professeur.

L'étude révèle également que le programme contribue à réduire les écarts entre enfants de milieux favorisés et défavorisés concernant leurs compétences morales, logiques et cognitives. Pour avoir les mêmes effets sur tous les enfants, le programme doit toutefois être appliqué de façon plus intensive en milieu défavorisé. «Les élèves les plus performants au chapitre du raisonnement logique sont ceux issus de milieux défavorisés qui ont suivi le programme sur une base plus régulière que les autres, indique Serge Robert. En milieu favorisé, les enfants n'ayant pas fréquenté le programme ont montré en général moins d'habiletés à détecter les différentes formes de violence.»

Le professeur recommande de poursuivre l'implantation du programme sur une base régulière dans toutes les écoles desservies par la Commission scolaire Marie-Victorin, puis de l'étendre à l'ensemble des écoles primaires au Québec.

Dans une société où sévit une crise des valeurs, il est important de donner aux enfants des balises morales, affirme Serge Robert. «La notion de morale a souvent une connotation péjorative parce que nous l'associons à notre passé religieux, voire à une forme de répression. Pourtant, être moral, c'est agir en tenant compte de l'intérêt de l'autre, sans contrainte externe.»

Par Claude Gauvreau

Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVI, no 10 (8 février 2010)